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  • Christian Cambois

Quand la routine meurt - Roman (extrait)


Au début, le rond noir paraissait flou mais, peu à peu, l’œil exercé ne voyait plus que lui. C’était le reste qui s’estompait alors jusqu’à ne plus exister. Il suffisait ensuite de caresser la queue de détente en gardant l’air bloqué dans ses poumons. Le tonnerre éclatait soudain dans la pièce, plus violent qu’un éclair dans un ciel sans nuages. L’épaule accusait le coup. Cinquante mètres plus loin, rien n’avait bougé pourtant, lorsque la cible, ramenée électriquement, s’arrêtait face au tireur couché, le trou, net, franc, se découpait dans le noir du carton.

« Non, Georges, non ! glapit le moniteur. Tu es nerveux ou quoi ? Un huit, et encore cordon ! Et c’est pour dimanche ! »

Georges lui souriait mais son regard n’avait pas quitté la cible. Allongé sur le tapis de mousse, les jambes serrées dans un vieux jean moulant, il laissait ses doigts courir, presque amoureusement, sur le bois verni de la crosse. Il savait bien que le Championnat Régional démarrait dans trois jours mais ce soir, il avait l’esprit ailleurs.

« Je te préviens, reprit la voix faussement rageuse de René, l’alcool, le café et Line… ter-mi-nés jusqu’à dimanche ! On est d’accord ? »

- Oui, chef, promis, chef ! répondit Georges, mais tu sais… cette nuit avait un côté spécial. Sept ans de mariage, ça se fête, non ?

- O.K., ça va, j’ai compris ! marmonna le moniteur en relançant la cible d’une pression sur le contacteur. Refais-moi tout de même une série de cinq !

Le carton, figé dans son cadre métallique recouvert de bois, s'éloigna tout en se dandinant sur le câble d'acier qui le transportait. Le ronronnement du moteur électrique cessa. Parvenue au fond de l'aire de tir, illuminée par l'éclairage provenant directement du sol, la cible s'arrêta brusquement, puis s'immobilisa après quelques secondes de tremblements. D’un mouvement sec et précis, Georges avait engagé un nouveau chargeur. L’acier mat de la carabine étincelait sous la lumière vive des néons. Le canon de l’arme releva cinq fois son nez menaçant. Un silence, remarquable en ces lieux, succéda au vacarme bref des détonations.

Ils étaient seuls dans la vaste et longue pièce dont trois des quatre murs étaient démunis de toute ouverture. L’inépuisable souffle du vieux climatiseur régénérait fébrilement l’air confiné de ce volume clos qui n’avait jamais vu la lumière du jour. Au grand dam des pompiers chargés de vérifier la conformité des installations de sécurité incendie, une large porte matelassée servait à la fois d’entrée, de sortie et d’issue de secours. Six rangées de néons longilignes, protégés par des planches anti-retour, permettaient un dosage précis de l’éclairage. Huit porte-cibles commandés par des rameneurs électriques indépendants, trois vieilles chaises en bois, une table bancale, un tableau d’affichage et quelques patères murales dépareillées habillaient sommairement la nudité du stand. Georges ne put retenir son rire en observant le dépit évident de René au retour de la cible.

- Cinq, cinq, six, sept et sept ! Bravo… avec ça, on n’a plus qu’à se rhabiller !

- Mea culpa, René ! Écoute, je reviens demain et vendredi, à jeun et reposé, ça te va ?

- Il vaudrait mieux, mon grand ! Bon, allez, on arrête les dégâts pour ce soir. De toutes façons, il est déjà dix heures !

Georges ôta le carton du porte-cible et le déposa près de lui, sur les autres, sans lui offrir le moindre regard. Il retira le chargeur, manœuvra et vérifia la culasse à deux reprises avant d’enfouir la carabine dans sa gaine de cuir. Il se leva lentement, étira longuement ses bras et sautilla sur place comme pour tester la souplesse de ses jambes. René avait déjà enfilé son blouson et s'avançait vers la sortie. Dès que Georges l'eût rejoint, il abaissa l'interrupteur. La lourde porte fit grincer ses gonds fatigués. La vieille serrure résista un moment aux torsions de la clé d'acier puis le silence et l’obscurité s’abattirent en même temps sur le stand déserté.


Les souvenirs, cruellement précis, défilaient comme à la parade dans l’esprit de Georges. Ce championnat semblait pourtant si loin, si futile à présent. Tant d’événements avaient depuis modifié, modelé autrement le cours autrefois régulier de son existence. En face, l’homme bougea. Sa silhouette fine se découpait dans le flou livide d'un voilage quasi transparent. La lumière tamisée d’une lampe de chevet amplifiait en la déformant légèrement la moindre animation de l’ombre. Épaisse et généreuse, solidaire ou complice, la nuit, noire et profonde, dissimulait la présence de Georges. Quatre heures venaient de sonner au clocher embrumé d’une église voisine. Quatre heures passées à attendre, tapi dans l’inconfort et l'humidité, sur le toit en terrasse de l’immeuble, quatre heures longues, interminables, sous la fine et lancinante pluie du ciel de Paris à redouter autant qu’à espérer la venue de l’homme. Mais maintenant il était là, à une cinquantaine de mètres, en léger contrebas, de l’autre côté de l’avenue, si proche et si loin à la fois. La somptueuse BMW grise qui l’avait déposé avait redémarré aussitôt. Georges hésitait toujours. Comme un bateau fluet pris dans les fous soubresauts d’un océan sans cœur, son cerveau chavirait sous les assauts de pensées contraires. Il lui suffit pourtant de refermer ses yeux, de revoir un instant le visage immobile de Line et la haine revint ranimer sa colère à peine jugulée. De l'une de ses poches, il extirpa lentement une longue cartouche fuselée de calibre 30/30. Rechargeant lui-même ses cartouches depuis une dizaine d'années, il avait minutieusement préparé une balle spécifique, étudiée puis conçue pour éclater en quatre morceaux au moment de l'impact. Sans diminuer son efficacité meurtrière, cette finition bien particulière rendrait par contre quasiment impossible toute analyse balistique ultérieure pouvant permettre d'identifier avec certitude l'arme du tireur. D’un geste sec, méthodique et coutumier, imposant le silence à sa réflexion, il arma la culasse. Couché sur le gravier mouillé, il appuya sans heurt le bois de son arme sur la large bordure de béton qui cernait la terrasse. L'homme était seul. Le grossissement de la lunette de tir lui permettait de deviner plus que de percevoir ses mouvements réels. Après s'être servi à boire, il venait de s'approcher de la fenêtre. Georges expira d'abord longuement, calmement, puis inspira lentement, profondément. Au début, le rond noir lui parut flou mais, peu à peu, l’œil ne vit plus que lui. Ce fut le reste qui s’estompa jusqu’à ne plus exister. Son index glissa sur le pontet. Sa respiration se bloqua. Le doigt ne fit qu’effleurer la queue de détente. La détonation, sèche et violente, claqua sur la ville endormie. De l’autre côté de la rue, l’ombre sembla danser avant de s’affaisser lourdement.

« Tu vois, René, même un huit, ça suffit ! ». Georges s'était relevé. En quelques secondes, sans précipitation excessive, il avait démonté son arme. L'instinct et l'habitude commandaient chacun de ses gestes. Après avoir récupéré, à deux mètres de lui, la douille, encore chaude, éjectée sur le gravier de la terrasse, il fit les quelques pas le séparant du vasistas demeuré entrouvert. Se laissant glisser en souplesse par l'ouverture, il se réceptionna sans difficulté sur le sol du petit couloir puis descendit silencieusement, par l’escalier de service, les quatre étages de l’immeuble dont l’entrée principale desservait la rue opposée à l’avenue. Il retira ses gants et les enfouit dans une de ses poches. D’un pas lent et tranquille, il s’enfonça dans la nuit. Anonyme, le sac de sport battait son mollet droit.


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